ALCUDINA




Devant les restes carbonisés d’une résidence que la décision populaire a jugée coloniale, où s’abritent désormais les signes de la résistance par sa destruction. Un changement de paradigme en revendication, et face à la gouvernance, le tag apposé transfigure la structure. Tiens en voilà un de palimpseste, du vernaculaire à l’extrême, l’architecture par résistance. Les gestes fantômes des corps incendiaires avant l’application de la sentence, et les restes de leur rayonnement sur des murs devenus désormais support des revendications par les sigles devenus la signature de la lutte [Les ombres d’Hiroshima] Les mêmes tags que je vois depuis le port face aux ferrys aux noms des résistants, ceux-ci légitimés par la Victoire, sanctifiés de leur mort sacrificielle. Sur le chemin du retour, au bord de la route, le cadavre de la voiture volée, elle aussi carbonisée et laissée pour compte. Le feu détruira les traces d’une identité personnelle, préjudiciable et condamnable ; car une sentence ne peut pas être l’action d’un individu de chair, mais celle d’un peuple refusant l’occupation. Et dans une histoire qui ne trouve sa place dans l’écrit, se fige sur la pierre, par amoncellement, les gestes de son application.

Je pense alors à la maison à Forconceddu, 1802 AML, les initiales et la date gravées sur le granit ayant servi à la construction de la maison, dans une habitation par superposition. Le mémoire gravée. La sentence a trouvé sa place dans la montagne, et la propriété dans la roche. Et le langage, dans l’origine perdu face à l’envahisseur, y trouve ses intonations babélique dans la courbure des formations qui font face depuis l’espace de l’aria, des formations polyphoniques propre à chaque village qui fait île. Le chant s’envisage alors dans sa double portée documentaire : en premier lieu un espace d’intégration syntaxique du signe, puis d’exclamation du récit par le regard topographique. Et la mémoire se définit dans cette simultanéité sensorielle, pour que dans les marge de l’histoire, dans la mouvance de la langue, se transmette la respiration puis l’expiation. A petra scritta. La mémoire sismographiée. À la transhumance, l’Alcudina,  depuis le village de Zicavu. Sur 5minutes 29, l’enregistrement sature, la voix dans un vibrato agité, les notes montent et redescendent difficilement ; quel mot témoignera autant de la vie de ce corps, de son épreuve, de son intensité. Et cette force luisante dans la chair tout autant témoigne de son irréductible nécessité.

Tu sais, à l’origine il n’y avait pas de tierce dans nos chants, elle est venue après on peut dire. A terza, c’était la voix de Dieu. Dans le corps-image du peuple, faire chant, c’est faire collectif, c’est lancer dans la houle le besoin anonyme de survivance. Car la résistance ne survit jamais à l’héroïsation de nos propres personnes, mais dans le mouvement commun, a mossa. Dans la grande symphonie de l’histoire, orchestrée, contrôlée, gouvernée, prenant ces trois voix comme un des tant de chemins à suivre d’appréhender l’histoire. Dans l'intonation, l'intensité, et dans ses variations, la puissance sismographiée. Des récits qui tiennent dans la paume de nos mains. Dans l’église, des chants disparus depuis plusieurs siècles révélés. Aujourd’hui, personne ne pourrait les chanter, dans l’ellipse s’omet les siècles de souffrance, de labeur, d’espoir, de liberté condamnée, la résistance réprimée, s'omet l'héritage des corps. Ces chants irradient mais restent indicibles, leur voix s’est figée par isolement, mais luit dans son chuchotement, et l’union de ces voix soupirantes définit une nouvelle hauteur. Ci-gît une étincelance croissante, qui se fixe sur le timbre de ces passeurs de mémoire, et par le geste, et par le regard, et par le corps un solfège d’intensités. Que soit rayonnant le corps des nôtres.