BON ANIMA




La mort se fomente et fermente depuis les tables de nos familles ; l’effacement s’énonce dans le silence et se lance dans l’interdit. On ne prononçait pas le nom de l’ennemi, ça serait lui donner de la force ; il suffisait de dire l’altri, les autres, tout le monde comprenait. Éliminer du vivant, dès le nom, ces êtres dont la disparition s’anticipait dans l’usage des mots, à la plus petite unité, le sort bien connu de nos récits. Tant de noms que nous avons bannis de nos repas dans le même temps où nous les bannissions de nos mémoires. Nous nous en sommes lavés dans le silence : une main lavait l’autre et les deux mains  le visage. Pourtant, mon père le répétait souvent, ce sont toujours les innocents qui paient chez nous, et il citait leurs noms, ceux que l’on avait pas oubliés, ni occultés. Des noms que l’on retrouve sur les murs de nos villes, parfois leurs simples initiales sur des structures électriques aux bords des routes, ponts, barrières et panneaux, ou à même la roche. Tant de martyrs pour tant de causes. Alors je me demandais si l’innocence se payait, peut-être au prix le plus fort, a malamorti, tragique, injuste. La mort a sa propre valeur qui nous échappe, s’empare de nos paroles et charge nos êtres de leur nouvelle condition. Bon anima.

Les morts ne parlent pas, ils jouissent du silence absolu, ils sont magnifiques, ils s’exposent, annant’a tola. Alors nous prenons la parole pour eux, systématiquement, par procuration. Tant de noms, tant de signes errants, d’images ou de prières sur lequel nous les disséminons, jamais ils ne s’accrochent. La procession nocturne précédant la mort physique, les linges blancs et le bruit du tamburinu ou du tamis, vinuta da culandi. Ces corps, nous les amenons sur cette selle, maintenus au pommeau par bâton et vêtus d’un linge mouillé, dans un chancellement que prend déjà sa traversée. Et ces corps, nous avons les déposés dans le seuil de nos frontières pour ne pas les perdre, aux interstices de nos îles. Un archipel par superposition dont les corps s’écorchent sur les chemins et se déposent, latents, comme tant de signes sur le sol, comme l’obsidienne que je ramasse, pierre d’un gisement étranger, d’une communauté lointaine, u sonu di i griuli. Nous avons eu peur si longtemps, nous les avons nourris, abreuvés, et nous avons fait la messe.

Mais aujourd’hui, nous hantons nos morts à la recherche d’une brèche où s’insérerait nos voix, nous suivons des passages à tâtons, dans l’odeur de l’encens, in u sonu di u murtoriu, dans le goût d’un pain aux raisins, dans un sifflement lancé dans la nuit, è cusì si chjama a morta, a Pediniella. Nous attendons qu’ils nous reviennent, les guidés par la lumière des bougies. Alors nous rêvons pour les entendre, ils conseillent, ils demandent, mais il ne faut rien donner en rêve, sinon c’est l’âme que l’on offre. Ces sillons que tracent nos passeurs, ceux que l’on reconnait à leur regard et aux chiens qui l’accompagnent, un regard qui vous traverse et dépasse les frontières des corps où les plans se superposent mais jamais ne se confondent. Ce regard que j’imite en espérant atteindre les strates de ce monde, déchiffrer ces images-plans en superpositions comme le visage sur l’animal chassé en rêve. è st’imbuscata quandu l’ombra si piata di meziornu, il ne suffira plus d’une photographie pour s’en décharger. Je te fais les cornes, et que chacun reste à sa place.

Alors, comme tant de fois dans l’errance, je fais face à la diorite,  cette pierre des Mânes qui ouvre le monde aux regards qui nous traverse, cette pierre noire du deuil que l'on y appose. À qui appartiennent ces yeux si ce n’est à ceux qui n’ont plus de corps, ces yeux perdus dans l’obscurité profonde de l’arca scellée, que reste-il si ce n’est ce regard qui observe le monde à la recherche d’une ultime étreinte. Une confrérie de morts condensés comme le dernier peuple troglodyte dans un bloc de diorite, un peuple de voyants refusant de boire les eaux du Léthé ; et nous, vivants dans une île de morts. Scambiu ! Aujourd’hui encore, quand je traverse un pont de nuit, je ne peux m’empêcher d’avertir de mon passage. Trois cailloux pour faire barrage et ne pas être emporté dans ce flux mortel. Et si par une nuit sans lumière tu croises quelqu’un, ne le salue pas, avance dans un silence, anonyme, sans te retourner, évite les ponts, et refuse les cierges. Ainsi puisses-tu continuer ton chemin, par-delà l’érèbe, a vadina, è fora ogni mali. DIS MANIBVS