CHÌ TÙ FERMI À U LOCU




En 1941, Pier Paolo Pasolini envoyait une lettre à son ami Franco dans laquelle il lui raconte l’apparition des lucciole dans une nuit sans lune à Bologne, lui évoquant certaines présences féminines dans l’ombre, l’amitié et l’amour, mais aussi, et bien plus, un appel, une irradiation des corps, des désirs et des joies, une lueur d’innocence durant des temps si troubles. Il déplorera leur disparition trente ans plus tard, comme métaphore des cultures populaires submergées par les lumières du néo-fascisme qui ne permettent plus de voir les signes qui nous sont adressés depuis l’obscurité. Un nuage venu de l’Est devait s’arrêter à la frontière sans aucune pastille d’iode à distribuer, ni arrachages ni abattages. Une personne alors en charge de la propreté du Rizzanesi raconte qu’il fallait voir cette nuit-là le fleuve scintiller, comme si des milliers de lucioles nageaient à l’intérieur, un émerveillement face à cette lumière qui causerait cancers et autres pathologies thyroïdiennes. Un champ de lucioles brillait aux lueurs des morts à venir. Le granite rejette en continu du radon-222, un gaz radioactif qu’aucune lumière ne signale, un souffle mortel insensible et pourtant effectif.

Le granite compose nos montagnes et nos maisons, embaumé par nos mythes et nos coutumes ; ce granite qui intègre notre être et contamine nos corps. Et si nous pouvions sentir son expiration, son haleine aux relans des oublis de l’histoire, la déposer sur un fragment de monde pour enfin les voir briller. De ces sources qui passent sous notre ferme scintillent des paillettes d’or qui s’amoncellent sur les parois des réservoirs, sans quoi elles seraient impossibles à distinguer. Mais il arrive que dans nos mains mouillées vienne nous surprendre une lueur indéfinie, trop petite pour en saisir les formes, avant de continuer son chemin vers les couches de la terre. Une redistribution à chaque fois réitérée, le geste qu’elles arrêtent, celui qu’elles provoquent, un arrêt dans le flux de ces sources, une suspension du regard. Un mythe populaire explique la silhouette d’une femme à cheval que l’on peut voir se former sur une montagne près de Vicu, a Spusàta. Une ghjastema aurait été prononcée par une mère désabusée par sa fille, Maria Ambiegna, ses cheveux enocre ramassés et enroulés autour de la nuque.

Le jour des ses noces, dame de Cinarca, Maria dépouilla sa mère jusqu’au racloir à pétrin, qui ne pouvait alors plus faire le pain. Fille au cœur de pierre, chì tù fermi secca ou chì tù fermi à u locu selon les versions, une pétrification comme punition que l’on retrouve au bord du Rizzanesi avec ces deux menhirs décris par Mérimée, punis cette fois par u Signori lui-même en réponse à leur serment brisé. Cette légende existe aussi dans le village à côté du mien, Foci di Bilzesi, mais je ne sais où l’épouse. Des pétrifiés, il y en a tant, des filles, par leurs mères, au moment d’être femmes. Le rocher et la Gorgone, au nom du pétrin, du bois mort, de la lessive, de la farine. Le pain était affaire de femme, il se transmet, comme la prière. La transmission ne peut aller avec la honte des siens. Tu n’es pas Niobé dans le roc, vos voiles forment nos cascades, et brillent. Alors que nos coutumes et mythes s’effritent, demeurent ces formes granitiques porteuses de notre imaginaire, détentrices d’une valeur mémorielle, un support à la parole et à la raison, documentaire dans un sens. Le lychen les recouvre.

Alors regardons ces d’objets silencieux comme des morts toujours en vie, un tissu fait de clématite, devenir les supports passés de notre regard, pour interroger l’image qu’ils convoquent dans cet espace insulaire ; et face ces figures, face à l’oublie, dans un geste, une éclaircie. Des images logées dans la roche  pour qu’elles  se fassent, une gestation minérale, pour qu’elles brillent, encore. Pensons à cette ghjastema, une cristallisation nous renvoyant autant à la pétrification, qu’à cette surface argentée qui se forme sur le film. Un assèchement du réel sans aucun mouvement ni son, comme la main de Salomé incrédule, une réponse à cette expiration de réalité que nous voyons défiler, une image comme un appel, un communication en chjam’è rispondi, une transsubstantation, tantôt rèche tantôt scintillante de la mémoire et des corps, des gestes et de la parole. Une autre version : chì tù fermi stampata. Désormais, tu seras image, ma fille, dévoilée, et ton visage apparaîtra à toutes.