CURTINA I




Le nom du lieu proviendrait de la courtine du château médiéval érigée par la famille Sartè, homonyme à la ville avoisinante. De ce château, il ne reste que le nom, et l’évocation des ruines par la parole. Début soixante, le fils Nicolaï; famille issue des Casanova d’Arracciani, pose la propriété sur une table de jeu, et un ajaccien l’emporte, Giuliani. Le propriétaire décide de réaménager le lieu  d’après la mode d’alors : maison style provençale sur trois étages séparés, piscines, et arbres exotiques en nombre. Mais la mort frappe, la plus terrible, celle d’un fils, et dans l’échec de ses espoirs, celui d’un paradis personnel qui ne peut alors plus exister, il finit par s’en séparer. Le domaine est alors racheté par Georges de la famille Santarelli, des notables de Vighjaneddu, revenant de ses services pour l’administration coloniale en Abidjan retrouver la terre des siens. Il y vivra seul. Le domaine s’étend par le rachat des terrains frontaliers, dont le lieu-dit de Compulaccia qu’exploitait la famille Leandri jusque dans les années quatre-vingt. Ruiné par des investissements malheureux, il ne parviendra à subvenir aux besoins financiers du lieu. Georges produira une grande archive de ce lieu, d’abord pour les travaux d’exploitation des sources, mais surtout pour témoigner de son émerveillement quotidien.

Sur les images, on voit la maison, photographiée inlassablement, portraiturée dans une obsession proche d’une certaine objectivité allemande, en film ou en polaroid. En les regardant, on ne peut penser qu’à un amour, une volonté quasi-fusionnelle pour ce lieu, ces deux corps épuisés qui mouraient en même temps, comme pour n’en former qu’un. Une résurgence de la Maternité. Il partira quelques heures après avoir quitté sa maison qu’il aimait temps, abattu par une maladie ramenée des colonies. Sur les dernières pellicule, reprenant le pèlerinage du 15 août, peut-être sur plusieurs années, Santa Maria d’Arracciani, où sont enterrés les ancêtres de Curtina. Cette fois, il n’arrivait jamais à cadrer. Curtina sera ensuite légué en 2022 à mon père, qui travaille depuis à sa revalorisation, attentif à ses histoires. La première fois que je suis venu, il ne m’a pas fait rentrer dans la maison, on a continué sur la piste, et il m’a montré un amas de granit encore dégagé.

Tu vois, je me cachais là avec ma mère lorsque qu’il tombait des trombes. Maintenant on ne voit plus rien, mais on faisait la vigne tout autour. Regarde, on voit encore les traces des scassi. Ici c’est Compulaccia, pas Curtina, tu comprends ? Curtina, on y passait rarement. Quand le camion venait, des fois il nous laissait passer, mais sinon on remontait au village à pied. Mais viens, je vais te montrer autre chose, c’est plus loin.  Ici c’était aux cousins. Tu les vois d’ici, les châtaignier, il en reste quoi, quatre ou cinq pas plus. Des châtaigniers centenaires, abattus, tu te rends comptes ? Du meurtre, comment tu veux appeler ça autrement ? Ils nourrissaient toute une famille, on a jamais eu faim grâce à eux, et ils les ont complètement massacrés. Et, avant tout ça, là, les piscines, les arbres et le reste, il y avait le château. Ils ont abattus les dernières fondations debout pour reconstruire la maison. Ce sont les mêmes pierres, la maison et le château. Qu’est-ce qu’on en avait peur quand j’étais gosse. Après ils ont construit, sur un type provençal, mais Giuliani n’est pas resté longtemps. Il suffit de voir ce qu’il en a fait, il avait rien compris.

Curtina, c’est les vestiges d’un lieu colonial dans une colonie, une forme de Paomia granaccinca. On y trouve à la fois des objets de la famille Santarelli, mais également certains ramenés des colonies, masques, trophées, pagaies, et même des épées sacrificielles. Mais on y trouve aussi les espoirs, les rêves que portaient ces gens-là. Curtina n’est qu’une image, latente et déliquescente. Curtina, ce ne sont que des strates d’images et d’histoires que l’on traverse, que l’on arpente, la projection d’un locus amoenus en décalage avec la vie avoisinante alors. Et si ce lieu, finalement, se posait comme une tentative d’insularisation,  être une île dans une île. Ne se crée alors qu’un espace complètement stratifié, où se superposent ces spectres d’usages et de regards. Dans Curtina, je vois les trois îles de Lawrence qu’aimait Cathcart, sur trois temps différents, et je vois, devant moi, surgir cet espace d’un « autre infini » décrit il y a cent ans. Je vois aussi l’allégorie, presque héraldique, gravée par le parent de Georges un siècle avant son acquisition, une des seules. Mais je vois aussi les frontières de ce corps, aujourd’hui, disparaître. Et peut-être Curtina ne sera plus jamais une île.