ISALORIO I
MATRICE




Au Commencement, Il traça L’Île. L’Île était un cercle, point dilaté et ordonné, une harmonie absolue. D’un même mouvement de la main, d’un compas, une figure sacrée, sans commencement ni fin, comme la Création, aucun angle, aucun espace de duperie dans ce cercle qui recouvre, délimite, confine, comme l'Okaénos parfaitement circulaire, comme la ligne unique de Saint Augustin. Et ainsi naissait l'Ordre sur Gè, illustrée dans le bouclier construit par Héphæstos en cinq cercles concentriques. Un espace illuminé, le corps d’un ange, l’Adam Kadmon, sphérique comme le ciel est sphérique. Le fœtus doré et l’ostie, l’atome primitif et le point final. Un espace alchimique, un temps endémique unissant le Créateur et Ses sujets dans une conception immaculée. Et germe dans l’humus blanc un peuple sacré. Le peuple de l’Île, une confrérie d'Androgynes lévée au nom du saint Païen, fonda à l'image de son bouclier la Cité. Prototype, jamais tout à fait humain, il est la communauté de l’obuscurité, qui peuple les légendes et les rêves, les Textes et les Lois. Ce peuple se précède de lui-même, et de ses entrailles naisse sa parole forgée dans la terre kourotrophe. Il est peuple de la mémoire anthropohagique, parents des Lestrygons et des Cyclopes, il est Immortel.

Un peuple fait du pain azyme de Démeter, qui se consomme et se consume dans l’énoncement de son propre corps, corps d’un Christ pré-biblique, à Son image, l’Inconnaissable. Ce corps n’est plus unique : après s’être tant reproduite, l’image originelle s’est évanouie entre les strates millénaires de Son évocation. Mais elle existe dans les intersignes, à travers énonciations silencieuses, les prières cachées. Une matrice de la Liberté, terre mère libérée des traces de Pandore, terre mère des héros insoumis. Les deux combattants au centre de l’aria au collier de granit comme ces deux Giganti tenant la tête de Maure perlée. Qu’il était beau ce peuple, ce peuple qui têta au sein de la Liberté le colostrum  jusqu’à le rendre exsangue — ancêtre des peuples merveilleux —, une douce ambroisie assimilée dans leur corps à travers les siècles, transmis de race en race, une mémoire génétique immunitaire. Nous sommes le peuple de la Barbarie, la renaissance de l’humanité et de la civilisation comme l’a souhaité Benjamin. Un retour depuis le zéro, du désert à l’Eden, un nouveau chemin, un nouveau centre du monde, une terre de prohètes. Attallà ! Attallà ! Un don de Dieu, le paradis terrestre, la Terre promise.

Nous sommes la somme tous les peuples à la fois, et notre terre est la somme de toutes les terres promises. Nous sommes Jérusalemen au centre du monde, le Temple au centre de la ville. Tous les déplacés et les exilés s’y retrouvent, dans cette terre où toute la beauté du monde fut libérée et exclamée, fusse en grec, en latin, en arabe ou en français. Nous sommes la terre des ascensions, le ziqqurat cosmique et le Mont Mil, le Mont Gerizim et le Mont Thabor. Nous sommes tous les Golgotha, tous les martyrs et tous les voleurs. Nous sommes cette montagne où Adam fut créé et inhumé, où le Christ fut amené et crucifié. Son sang a coulé sur notre terre et glissé jusque sur le crâne de son ancêtre premier, enseveli au pied de la croix. Nous sommes le peuple de la montagne qui libéra Sichem, nous sommes les descendants d’Amaterasu et des habitants l’Olympe. Sur la terre du taureau corné, à la fois l’Aleph et le Golem, muet, formée et gisant de la terre glaise originelle, le nombril [omphalos]figée dans la pierre granitique. Le Grand Oeuvre et la Sainte Trinité à la fois. Le tourbillon spiralique [hélikè] de l'origine, un cercle se fermant sur lui-même incessamment. Voilà l’Île tracé.

L’île est une évhémérie. Elle est un four originel du monde, une matrice où germent les idées fondamentales de l’être, ses projections, ses fantasmes, son ego. L’île est un porte-parole, un porte-désir, intelligible qu’à l’état de symbole, à travers l'espace de ce cercle. Alors depuis toujours, on a raconté pour tenter de comprendre, et voilà apparaître l’île littéraire, dans laquelle chacun au cours du temps y a apposé son ex-libris. Homère était ici notre père à tous, pourvu qu'il soit seul. Une cosmogonie de ces antimondes à contresens d’une civilisation technicienne et scientifique qui banalise les espaces de productions et nous appauvrie des seuils qui nous condamne dans l'errance du passage. L’île devient alors l’image de la quête, celle d’un lieu d’une vie à l’écart, de l’existence dyonisaque, et ses formes sont celles de l’enfant sauvage, intouché, être de nature parfait. Mais d’abord une quête de soi, d’une identité, peut-être, originelle. Le miroir de Gaïa disait-on, une terre réduite, laboratoire polyphonique porté par le coryphée. Et de miroir, se pose la question de sa reproductibilité et de son effectivité. L’Île est un réfléchissant.