ISALORIO II
DÉDALE




La terre au corps de taureau. Notre géographie trouve sa forme dans les mythes transmis de bouche en bouche. Elle se façonne dans les pas d’une créature hybride tournant dans sa demeure labyrinthique dans l’attente de son tribu ; elle se trace dans les pas du héros guidé par un fil rouge d’Ariane complice qui le ramènera une fois la mort donnée. Dans la rencontre de ces deux êtres se tournant autour, dans les sillons maudits du sang répandu, le déchirement. Un feu depuis le ciel que l’on regarde depuis a Torra et u Nuraghe, ces architectures demandées par Iolaos à Dédale pour le peuple Shardane. Portées par ce même fil rouge égéen — de génération en génération, de tour en tour —, elles se fondent dans la simultanéité dédalienne : la génèse des fondations par le désir des êtres qui la fréquentent, comme une marche d’escalier se formant à la volonté de s’élever, comme une tranchée à la volonté de se cacher.  Regarder l’île, c’est remonter le fil de cette main originelle, pour arriver à la genèse de l’être dans un besoin élémentaire : voir et être-vu. Voilà l’architecture dédalique, une architecture filée.

Depuis les tours de nos îles on veillait sur l’Autre. Il pénètre par la mer sur ces terres gardées par les Zigàntes et Stantari cornés. Il va en leur centre par la marche errante et le chancellement du corps. Thésée, sorti du labyrinthe, dans l’impossibilité de raconter la rencontre avec le monstre, a dansé ; cette danse est reproduite par Héphæstos sur le bouclier d’Achille. Les pas de la perdrix sur la place de la danse [choros] construite par Dédale, le caracolu des femmes autour du défunt. Et recommence sans fin, comme une granitula. La procession qui existe dans le retournement, la naissance et la renaissance ; le noeud fait et défait, la spirale tourbillonante [hélikè], le temps cyclique comme le rouleau [volumen] tenu à deux mains, le nœud de la sexualité masculine sans accouchement, une pathernogénèse dans le coquillage. Le fil que passe Dédale autour de la fourmi dans l’épreuve de son identité, ce même coquillage déposée sur le ventre de la femme enceinte pour l’aider à aller au terme de son accouchement, i tenenti, et les 9 nœuds de Sainte Anne pour faciliter la dilatation du col utérin, une traction sur le fil qui se défait. Son ventre comme le four originel, organique, la naissance des arts et de la technique. Un fragment détaché de son corps, une île enfante l’île. La granitula est dédalique.

Et puis l’escargot de Daniel Arasse sur le tableau, être immaculé fertilisé par la rosée, une Vierge qui résiste à l’iconographie, cette anomalie qui interroge, active le regard.
Cet escargot est bien peint sur le tableau mais il n’est pas dans le tableau. Il est sur son bord, à la limite entre son espace fictif et l’espace réel d’où nous le regardons.
Et encore une fois, un fil, le support au franchissement et de la distinction des espaces, un appel, une obole pour trouver le chemin et arriver à l’Annonciation, représentation non ressemblante ; un corps contre l’illusion, détruisant la perspective impossible, de l’incommensurable dans la mesure, de l’infigurable dans la figure. Par sa symbolique, il restitue le discours de l’Ange, il fait surgir l’incarnation de Dieu. Par sa position, sur le bord de l’œuvre, au plus près du cadre, il nous montre le tableau à la fois comme décors en perspective et comme surface, il établit la limite. Il devient le lien entre la dimension humaine et la dimension divine, errant dans l’espace du péribole, dans l’estran, fait et défait. L’escargot de Francesco del Cossa est dédalique.

Et puis l’espace devient une prison quand arrive l’exil. Dans sa tour Sénèque, relegué à l’île par Claude, confiné en ce lieu également, retrouve les récits de ses anciens. Il est lui au centre du corps du taureau, et voit les sillons que tracent ses pas, les fondations de son enfermement. Alors, pour échapper à sa condition, pour quitter ce début de tombe, il prend la hauteur. Et depuis son élévation, il pointe du doigt les les îles avoisinantes, terres de bagne à venir. Asinara, Monte Cristu, Santo Stefano, il les lie entre elle, et trace sa constellation comme et ses amas de greffes rejetées. Et dans les étoiles, il garde le fil, le retour au pays. Et dans sa toile, il est au centre, il gît, la terre se creuse, implacable, l'ensevelit.
Et aujourd’hui, la prison de Casabianda, sans frontière, virtuelle. Presque chaque année dans le journal, une évasion, l’échappée du regard. Ses prisonniers parfois reconnaissables à l’encre bleue de leurs tatouages au stylo, comme les plans du labyrinthe donnant la clef de leur histoire, on remonte cette ligne. Le corps tatoué des évadés de Casabianda est dédalique.

Et puis, l’espace devient forteresse quand arrive la guerre. Aux tours de granit se substituent les tours de contrôle sur ces espaces à occuper, ces terres passerelles depuis de la Libération. Au début des bombardiers A-20 modifiés pour l’épandage du DDT pour exterminer les moustiques, qui avaient attaqués les troupes de Jules César ou Napoléon, et maintenant les américains ripostaient, armés de leurs bombes à fréon. Ces bords de mers qui vous tuaient, l’envahisseur et la nature même de l’air. Ces terrains de femmes, invivables, qui en voulait ? Ils ont mis fin au règne miasmatique d’Orsulamanu, au cycle transhumant, à la razzia barbaresque. Voilà la fin des mythes, la modernité pragmatique et l’économique touristique donnée par une armée volante. United States Ship Corsica, l’île porte-avions des américains, une armée de néo-talos volants, s’élançant dans un chancellement mortuaire depuis la terre dans une pluie incandescente de FLAK, laissant pour fil cette ligne de fumée depuis le ciel. Pour beaucoup d’entre eux, cette terre a été le dernier confin du monde. Leur base militaire est dédalique.

Opération Zara. Le paradigme a changé. Chaque avion de l’OTAN qui passe est un rappel bruyant, filant, de la légitime conquête de notre territoire, et l’attaque d’autres territoires : regardez ce que ça vous rapporte, entend regarde ce qu’on vous apporte. Notre terre est déjà celle des premiers essais du Napalm, et à chaque argument d’ordre économico-martiale, je pense à l’ex-Yougoslavie ou à la Libye, bombardées depuis chez nous, et combien d’autres encore, de mondes à détruire. Et chaque mètre de clôture me rappelle sa résistance à l’île, ESPACE 126, LFKS. Un accès totalement interdit aux habitants, un trou dans la carte ; ils se forme, ou plutôt ronge la terre, aussi en un archipel, de citadelles et de bases de la légion étrangère, cerclées de mirador. En temps de troubles, la consigne était simple, on visait les têtes rasées, on tire à vue. La mort donnée à vue. Depuis le ciel, comme un Dédale volant vers Cocalos, ce schéma au sol, comme un Talmud. De là-haut je comprends enfin : le temps de l’île se construit par le placement de points qui permettent le retour, le passé se place à l’avant, le futur à l’arrière, di segni in segni, depuis la terre ferme. Le minotaure, une île avortée, hors du temps, il ne circule pas, il erre, et trace sa demeure dans l’errance. L’île est dédalique

Mais qu'est-ce que l'image si ce n'est un ensemble de nœuds fait de rencontres entre un sujet et une présence, deux êtres en attentes. Une rencontre à terme entre deux êtres dont un geste, une intensité génératrice, déterminée par le chemin de l'errance, à chaque déclenchement, chaque trait, l'envoie d'un lasso qui devient un originel. Une expérience du contact, de surface parlante en surface silencieuse, fait corps. Regarder ces images, c'est retracer les points d'ancrage sur lesquels sont noués le fil de cette procession imaginaire et qui, dans un amas de liants, font archipel. Et de cette structure labyrinthique, nous reprenons le pas chancelant dans l'accueil, comme le guide Astérion dans sa demeure, Créateur solitaire. Ce tissant trace les pas de cette dévotion du regard. Mais qui tient le fil ? Ariane reste dissimulée, hors du labyrinthe ele échappe au regard, elle laisse couler sa pelote dont elle ne voit le porteur bienaimé, mais le fil reste tendu. L'image est fait de cette double attente, de la créature et de l'amante, et nous tentons de comprendre le monde par cette vibrance communicative. La tension de ce fil rouge signifie : Thésée continue d'avancer vers le centre. L'image est dédalique.