ISALORIO III
ARCADIA




Au Commencement, l’Île était un mégalithe. Sur un bloc de mer, immobile, informe, un bétyle érigé signifiait la présence de son occupation. Sa terre était stérile, les dieux étaient sans noms, ses habitants étaient sans langues, la terre silencieuse. Race d’or, ses enfants ne naissaient pas, ils étaient semés. Tous cœxistaient, vivants et morts, et tous murmuraient. Puis du Continent vint l’étranger. Il la nomma cette Île, et Il Se nomma, Lui, différent des insulaires ; et Il traça les contours de l’Île, pour la regarder sans sa globalité, Il fit adopter à cette terre orpheline des Dieux, des techniques et des langages. Ainsi Il fonda l’Île à Son image. Mais l’étranger ne comprit jamais tout à fait avec l’Île. Et comme elle refusait de se donner à lui, ni de ses formes ni de son être, alors Il la prit de force. Il servit les insulaires aux repas anthrophages des principes stratégiques et économiques de la gouvernance de sa propre terre, et dit de l’Île qu’elle était sienne. Et ainsi, l’Île fut recouverte du voile noire de la répression, et ce toile qui l’étreignait ne lui permettait plus de s’épanouir.

Mais sous son voile qui la cachait à tous, l’Île enfanta de ce qu’on lui prenait, et elle mis au monde la Liberté. Mais la séparation était prématurée, cet embryon n’avait pas germé complètement. Alors elle la prit au sein, et la nourrit le temps qu’il fallut pour qu’elle grandisse et reçoive l’ichor, afin que cette ondine puisse un jour le déverser à son tour en chacune des sources pour semencer la terre et germer en chacune des parcelles fertiles et de la sueur de ses habitants. Et ainsi, l’Île se prosterna sur elle-même afin de mieux couver la Liberté, et encapuchonné, elle lui raconta son histoire. En terre d’Arcadie, Kallistố, tombée enceinte suite au viol de Zeus, bannie d’Artémis, transformée par Héra en Ourse, chassée par son fils Arcas, rejoindra le ciel avant le matricide dans un sursaut de regret, ou d’honneur, de celui qui l’avait perdue. Accompagnée de son fils, brillaient désormais deux constellations. Les années passèrent. En dehors de l’Île, le Continent frémissait. On lui avait fait l’Annonciation de cet enfant, mais il ne savait rien de sa naissance. Alors, indécis face aux germes que formaient Sa propre terre, l’étranger chercha la réponse dans ce qu’il pensait le semi originel. Il regarda alors longtemps l’Île, il la voyait au loin. Sous son voile, elle semblait scintiller, et cette lueur cachée obsédait l’Étranger

L’Île, évidemment se dit l’étranger, le Poète nous dit qu’elle est la fille des Dieux, l’Île sera la nouvelle Mecque pour les Pèlerins de la Liberté, la terre des prophètes silencieux qui prêchent par leur résistance la condition humaine, le tombeau des martyrs défendant la vertu et la morale antique. Enfin, l’étranger accepta que l’on lève le mezzaru qui couvrait l’Île ; cependant Il ne trouva rien, la lumière avait disparue et les corps avec. Mais une trace s’était fixée sur la toile, par ce contact prolongé pendant tant d’années, comme une Résurrection. L’étranger toucha cette projection sombre du doigt,  y traça le contour et dans ce geste, Il le vit, ce couple, Il vit la prise. L’embryon donnait une trace de sa forme ; et l’étranger voyait enfin cet enfant prodigue qui lui avait échappé. Il comprit alors le vrai visage de l’Île, le four originel. L’image, elle aussi, est en Arcadie ; la première, mère de toutes, originelle et absolue. Va, dit l’étranger à l’Île qu’il voyait désormais, le voile à la main, je possède le secret des Dieux. Car l’étranger avait compris. Alors il suivit les étoiles, en gardant en tête ses deux constellations. Il avait compris qu’insulaire, désormais, Il l’était également.