ISALORIO IV
UTOPIA




Corsica insula, Fabius Licinius, 1555 Le lac de Nino est placé centre de l’île. De taille démesurée, il est est comme le réservoir de tous les grands fleuves qui la traverse, l’originel. Ce fleuve qui punitif, bouillonant et débordant, comme une éruption, lors de la rupture d’un interdit moral, magique ou religieux ; le fleuve de la punition, du Déluge. Les eaux cette terre rassemblés en un seul lieu, le puit central, comme dans la Génèse (I, 9). Alors, on comprend la discordance cartographique : la taille donnée n’est simplement réelle, mais imagée, proportionnelle à sa symbolique. Nino est donné à l’image des Quatre Fleuves, projetés sur la Corse : le Gihôn, le Pishon, le Tigre, et l’Euphrate. Car Cyrnos, en terre païenne, est à la fois porte de l’Enfer où gît le corps Salomé, descendante du teur des Innocents. Fille d’Hérodiade, exécutrice de Jean le Baptiste, elle refusait toute sépulture, et, dans sa danse du palais d’Hérode, agitait le volcan du plus haut mont, nécessitant l’intervention de Saint Pierre qui, par ses prières et sa foi, le transubstitua ; et ainsi naquit Nino.

L’île était baptisée dans le four encore chaud des braises des dernières idoles païennes, des cendres de la lignée des Tyrans. Et alors la Porte des Enfers devenir celle de l’Eden, dans la part du Diable, la part de Dieu. Comme le trou béant dans le corps du Christ : dans la plaie, la croyance ; et ainsi formé, en seuil, le négatif de l’insularité. Un ancien nom de la Corse, presque oublié, Thérapnè, la demeure où l’on se trouve bien, désignation équivalene à celle de l’Eden, le lieu des délices,  comme la Cythère de Poliphile ; une île ptoloméenne, de la liberté et du savoir, un clos-sachant sur la carte d’Ebstorf.

L’histoire nous conte une femme de Ligurie chevauchant son taureau pour chercher cette terre qui avait engraissé l’animal disparu. Elle parvint alors sur l’île, et lui donna son nom, Côrzica. Mais d’un taureau de chair, c’est peut-être cette constellation que la jeune bergère suivit, dans une navigation “aux étoiles”, la trinité marine Taureau, Orion et Pléiades. Une théorie de la lumière céleste pour une terre à la forme du taureau anadyomène, dont les cornes sont couronnées de quatre étoiles par les îles qui les entourent.

Mais à l’inverse de ces astres, ce n’est pas le passé qui parvenait aux yeux de Côrzica, la conception mentale devance sa découverte. Elle est à l’image de son Adoration avant d’être terre, et cette image déborde pour envahir le réel et anticiper sa conquête, terre d’abondance prenant la forme des désirs de la bergère et la morphologie même de son animal. le taureau chevauché est devenu l’île.  Je pense alors aux dessins des marins qui donnaient aux îles des contours pareils aux femmes qu’ils aimaient. L’île prenait la forme lointain, elle vous tenait, vous enlaçait, à jamais, et il fallait la quitter, tout de même, lui promettre de revenir. Leur Calypso, celle qui cèle, enveloppe, nymphe de la mer, ayant, par amour, retenu auprès d’elle Ulysse, pendant sept des dix années de son retour de Troie. À cette île qui l’étreint, le marin lui donne son nom, latitude et longitude, indiqués par les astres, l’œil et la main guidés par le gnomon, l’astrolabe et l’octant, donnant des traits plus précis à ce corps. Comme l'agrimensor romain, chaque marin définissait les confins de son désur Puis le trait est devenu celui de l’artiste, et le cartographe. L’imaginaire continental y a trouvé son effectivité, devançant même l’être de ce lieu sans lieu, anticipant sa conquête, et voilà l’île-continent. L’œil qui voit conquit la terre avant le corps.

Ces traits ont enfermés l’île, géométrisée et cadastrée, et l’étreinte s’est retournée contre elle. Enfermée et recouverte, comme la silhouette de l’amant partant à la guerre. Et l’île, par ces lignes, fut prise de force, saisie et disséminée en tant de copeaux qui la blessaient à chacune de ces embrassades passionnelles, aplatie face aux mesures méchaniques et trigonométriques qui signaient la fin de la mesure volumique empirique, la mezinate variable couplée au temps de la ghjurnata. Ainsi, par ces mesures nouvelles, notre île hermétique au temps et à l’espace du monde, entrait dans un nouvel ordre du temps et de l’espace, un ordre social et politique ; une terre que l’on dépouille de ses habitants. Et alors se succèdent les plans de régénérations, une méthode par utopie, l’imaginaire coloniale planifiés en données statistiques dans lequel sont cultivés en silence le bruit et la fureur. L’image lui donnait un corps mais elle n’était pas ce corps ; puis l’image la donnait comme objet mais elle n’était pas cet objet. Car les traits et les mesures oubliaient une autre variable, insaisissable : l'espace de son seuil indéfinissable. Alors on avance en arpentant. Je repense à Nino, cette porte, cette source, ce [mundus] circulare, l’ochju originale. Le monde est ouvert, une ode à Janus bicéphale.