PUNTA DI U PARADISU




Punta di u Paradisu La porte s’est ouverte durant la pause longue. Sur l’image elle n’apparaît pas, elle disparaît dans un élan, celui de son propre mouvement, errant dans cette interstice de l’histoire où l’on n’accepte et ne regarde que la propre fixité des choses avant de les relancer dans le réel. Comme un Christ ressuscité. L’image-porte devient fantôme d’un monde pourtant bien ancré, palpable, incontestable ; elle se charge du poids de la disparition des éléments qui s’étouffent dans un grincement métallique. Et l’étendue du temps interdit l’instant, comme deux chemins différents. La ligne qui traverse le cercle d’une granitula perpétuelle, un temps messianique face à sa résistance linéaire. Il ne restera de cette porte de paradis que son évocation, qui subira l’érosion de la mémoire. Et à côté, cette aria dont rien ne suggère la présence, une ruine invisible qui ne trouve son exposition que dans le mouvement. Parfois le simple geste de la main qui déclenche le récit, tanti raconti d’un tempi fà, tribbiera o bracciuta. Parfois la brise qui agite un champ d’asphodèle, un vent qui la ramène à ses conditions géographiques, qui porte les voix et les gestes désormais disparus.

Combien de fois avons-nous perdus de vue les frontières circulaires de ce lieu de concentration des hommes et des chants, combien de pierres ont réintégrées la terre dans leur plus simple minéralité.
Je pense au sol du Cuscionu où nous transhumions, qui agglomère dans sa terre spongieuse les formes des murailles désormais ensevelies, comme le corps cicatrise de la plaie suturée, par dessus les points : une incorporation qui ne tolère les frontières. Et tant de ruines échouées dans le derme du temps, et tant de trous formés par des pozzi béantes, comme tant de manquements d’images tandis qu'est relevé u tribbiu sur les colonnes pour orner l’entrée des villas.
Fighjula, tu vois comme ils crucifient notre misère. De nos mains, dans le bruissement du papier et du plastique, nous arpentons l’archive familiale. Et les dernières personnes à les avoir connues, et les dernières personnes pour les reconnaître ; et les visages qui sont sans noms, et les corps qui n’hantent désormais plus personne, ils ne seront jamais spectres. Puis vient le moment de s’en séparer. À qui les brûle, à qui les jète, à qui les place sur une table de vide-grenier pour nourrir miettes de réalité ces êtres affamés de souvenirs et de visages qui ne leur reviennent pas. Les tragulini mnémosynes, les nouveaux charon.

Leur nom ne prenait pas de place, il s’évoque et convoque sans montrer, il tient dans le voix et se souffle de proche en proche. Alors ces boîtes qui contiennent nos négatifs, nos images, marquent le seuil deviennent l’estran de notre imaginaire où l’écume est sans cesse renouvelée, le sable sans cesse battue, de ces êtres ectopié. Au bord de l’arca, les mourants poussent au fond de la fosse les morts qui attendaient leur sort, et prennent leur place avant d’être eux-même poussés. C’est ainsi qu’on parle des pestes et des grippes. Le corps, la pierre, la chute, le bruit qui l’accompagne, celui de la fissure, puis la fracture, il passe l’ouverture et trouve sa résonnance dans le réel. Et alors, ces photographies qui n’existent pas, ces visages que nous croyions oubliés ou perdus, ces ruines disparues, elles ne peuvent nous revenir que par la voix, comme une première image, dans l’articulation d’un timbre qui décide du temps de sa propre énonciation, de sa propre émanation, surgissante. Et ces trous de la terre amplifient l’acoustique de ces réminiscences que nous entendons comme si proches de nous et que nous porterons désormais. D : Induve sò e finzione oramai ? R : E finzione ? Sò quì !

Et l’image photographique, comme tant de pierres en ruine, se ressent dans la douleur d’un manque à venir, dans la défaite de l’homme vivant sur les cimetières de la mémoire glorieuse, des odyssées Grecques aux luttes érigées comme un saint sacrement, dans le jeu éternel de l’incarnation d’une mythologie passée, imagée dans ces deux Giganti Marini. Mais par la rencontre du présent et de la mémoire, par ces confrontations du temps, pouvons-nous y retrouver ces récits qui font le tour de la table dans une boucle sans fin, cette table qui accueille vie, mort et résurrection. Et si cette longue exposition n’attestait finalement que du champ de mouvements de cette ruine le temps d’une rencontre, alors la porte doit exister que par son évocation. Le réel est couvé par le regard, comme l’œuf de l’araignée, en attente son éclosion. Et nous restons coincés, ce cycle de disparition / engendrement que nous portons comme une malédiction, comme s’il fallait sans cesse reconstruire au dessus de la pierre d’angle.
Que s’effondre le Temple et ne reste que la pierre première.