SANTU PETRU MUTU




De la Montagne paraît-il, certaines voix s’élèvent, elles résonnent par contact et nous parviennent. Ces mêmes voix que nous expirons à travers une infinité de timbres, que nous trouons d’une respiration portant les mots et intonnations de notre mémoire, le poids de notre souffle. Et pourtant, si, comme nous, il Lui arrivait, parfois, de rester muette. U San Petru, un saint que je vois depuis chez moi, du village de Granaccia, du moins un versant. Et aujourd’hui, après avoir traversé villages et hameaux aux noms canonisés et un recueillement à la croix de Sant’Ustagiu, lorsque je L’arpente, je lis au sol ces textes sur des plaques en métal gaufrées. Ces plaques, elles évoquent les restes de la structure de l’avion éparpillée sur près d’un kilomètre, rassemblée en un amas de ferrailles incohérent, de pièces méconnaissables. Ces plaques nous indiquent le chemin, comme sur le sol de Sartè que suit le cortège du pénitent et tant de fidèles au rythme du Perdone mio Dio, au son de la chaîne.  Ce qu’il nous reste, une boîte noire, abîmée, bégayante, des trous entre deux langues — et même un peu plus, par courtoisie —, quatre secondes de sifflement sur la fréquence   Et puis plus rien.

Ils sont venus mourir dans le silence, et l’ont annoncé par leur voix qui ne nous parvenait plus, par l’attente du contrôleur ajaccien qui leur indiquait la procédure, Ils l’ont  annoncée par leur silence. La promesse échouée du paradis confrontée à l’échec du récit.  Aujourd’hui, que reste-t-il de ce silence ? Cette aile toujours en place, brisée, personne ne l’a enlevée. Comme un corps étranger désormais greffée sur la Montagne, et à la fois archive et structure commémorative, réinvitant le silence plus que n’importe quelle stèle, plus que n’importe quelle prière. Le silence du recueillement qui nous confronte au corps défunt, u silenziu di u spirdu. Depuis la Montagne, rien n’a résonné, l’impact recouvert par le grondement des vents rabattants. Et même ce chant qui n’existe pas, divin ou humain, ce chant où l’on raconterait leur amour à leur terre, à leur famille, ce trajet fatal et l’accueil de la mort, u sorte. Face à quoi sommes-nous restés muets : face à la violence, comme la boîte noire, face à l’inconnu, ou face au besoin de silence ? Ils sont venus mourir, rien de plus. Ces personnes sans attaches, sans famille sur place, d’un pays qui n’existe plus aujourd’hui, d’une langue que l’on ne comprend pas ici, pour un aller-retour dans la journée.

Ils sont juste venus mourir sur notre Montagne : que raconter de ces visages anonymes ? Er Kyrie Eleison, pourquoi est-ce que je ne l’entends pas depuis son sommet, tous ces passagers, tous ces christs abandonnés même du Créateur ? Car aucun dysfonctionnement ni de faute humaine grave, pas de tempête ni d’incendie, pas de secrets défense ni dissimulations comme pour la Caravelle. Cet accident n’est qu’affaire de signes, de langage, un problème de phraséologie, d’écart aux termes du document OACI selon le rapport. Les mots radial, inbound, outbond seront désormais à bannir. Aucune ambiguïté ne sera permise désormais. La composante même du langage, son amphibologie, radiée de l’ordre des aviateurs.  Car ces espaces interstitiels, de complicité, de mémoire, ces moment où le sens bégaie, où l’image s’insère, ne peuvent porter la vie de ceux de passage.  Aujourd’hui, nous faisons tous pénitence dans le silence, dans ces trous entre les mots, dans cette respiration saccadée. Parce que tant d’images occupent ces sept secondes entre les deux chocs, ces sept secondes de chaos le plus total. Mà chì scumpientu. Et de cette Montagne, aujourd’hui, je n’y vois qu’une île dans ma terre, intacte, si ce n’est ce rocher qui portera un temps les stigmates de ce drame, avant de s’en dépouiller, comme nous.