SI PESA U SCIROCCU




U Sciroccu est un vent chaud du Sud et Sud-Ouest provoquant un dépôt de particules poussiéreuses, limons et argiles aux couleurs jaune rosé venues du Maghreb. Un vent du recouvrement, qui embaume les formes et les corps, saisis dans leur immobilité. Un vent qui laisse sa trace, une pellicule que l’on peut toucher pour écrire ou dessiner sur la surface lisse d’un capot de voiture ; ou alors la souffler, participer aux derniers élans de son déplacement. Ce vent comme un transfert de particules de lieu en lieu, le fantôme d’un climat venu d’ailleurs, d’un autre temps, d’un autre lieu. Ce vent qui vous frôle douloureusement le visage, qui allume le feu dans la nuit, générant de nouvelles particules cette fois de couleur cendrée. Ce vent qui noirci nos muqueuses, nos mouchoirs et agite nos nuits sur des draps bientôt trempés. Ce vent qui efface les ombres, les formes, mais permet, orgueilleusement, un regard droit vers le Soleil. Chaque surface est brûlante, intouchable. Alors, comment capter ce qui constituerait une immatérialité, la nôtre, endémique, forgée par un principe insulaire, notre spiritualité, nos croyances, nos mythes et nos langages, les regards, les voix, et l’intonation qu’on leur prête, cette violence séculaire, si ce n’est en prélevant la couverture poussiéreuse qui forme les contours de ces signes latents.

U Sciroccu a tracé le chemin qui dispersera au siècle dernier nos anciens, prenant la direction de Marseille, Nice, Toulon à la recherche d’un avenir loin du travail paysan, servir l’administration d’une nation coloniale, garnir les lignes de front et les bagnes, chjamati à u macellu pour une cause qui leur était inconnue. Et ils sont revenus dans le silence retrouver une vie de labeur tandis que les corps abritaient les blessures invisibles conséquences des armes au chlore et de la grippe mortelle venue d’Amérique. Le râle de leur souffle, l’épuisement de leurs voix, avant l’effondrement. Ce silence, nous n’avons pu que l’interpréter, le voir se déposer au sol en une membrane opaque, insaisissable, que nous n’osions toucher par peur de la déformer, hantés d’une réalité indésirable, alors nous l’avons repoussée. Comment prélever ces dépôts, pourrions-nous y entendre les voix et souvenirs de l’au-delà de la mer, ces récits que ne nous n’avons jamais su écouter, forgées dans la chaleur aride du Maghreb, et pourtant si familières : y sommes-nous à portée ? En famille, on parle des retombées des Gerboises colorées et autres essais sahariens de bombes A qui nous parviennent depuis Reggane. Nous respirons les germes de conflits passés, ces réminiscences particulaires, par intromission, que nous ingérons pour intégrer la cyclicité du temps et se confronter à sa propre répétition.

U Sciroccu fait revêtir à ochjata son double sens, à la fois éclaircie et coup d’œil : c’est quand vient ce vent que le soleil se recouvre d’un voile diaphane, c’hè solionu, une chaleur sans nuage dont l’air dense et trouble provoque des difficultés respiratoires, une affaire de souffle, de pneuma. Car ce vent est affaire de la respiration, du corps, du regard, que l’on voile, de l’exhalation ignée. Tant de regards qui errent et ne savent plus où se fixer. Alors, loin du feu mais toujours proche, je regarde alors pierre polie qui brille depuis la cheminée, et qui me regarde à son tour de mille œils différents, plongés dans l’obscurité, d’un éclat rayonnant qui transperce le corps. Sta petra uchjata, au nom des orbites qui se dessinent depuis cette surface noire, son gisement de Campulaghju qui porte le nom de Sainte, celle protectrice des yeux au nom de lumière, a Lucia di Tallà. Cette pierre synaugique qui nous regarde  depuis le monument aux morts de la place du village, comme si elle était encore en poste, à l’affût, ou depuis le palais des Médicis. Face à elle, le sentiment d’être figé, obscurcit, dans l’écoulement, devenir à notre tour image, leur pupille mouvante, comme l’huile dans l’assiette de la signadora.

Quelle mesure donner aux mouvements de notre vie face aux millions, peut-être milliards, d’années de ces yeux pers qui ne se fermeront jamais, de cette assemblée d’anonymes pétrifiés qui se cachent, leur regard ne vacille jamais, comme une gorgone ou un basilic. Il est droit, fixe, implacable, il nous charge de la culpabilité de leur disparition en même temps leur sortie de la terre, leur pupille brûlée dans une lumière qu’ils avaient oubliés. Ces êtres inachevés, encore informes, ils sont peut-être eux-mêmes envieux, jaloux de mon corps. Qui voit, qui regarde ? Alors je fais face, encore, dans la réciprocité du regard, dans ce système stigmatique, œil pour œil, dans ce champ de l’optique qui dépasse les frontières de l’être rationnel. Comme face au loup, je reste muet ; j’intègre cette parcelle infinie de temps, je m’y insère pour n’occuper que la place que l’on m’y accorde : un rien, proche du zéro sans jamais l’atteindre, un moment figé, avant de devenir à mon tour, comme le dépôt de lumière sur la gélatine du film, incontestablement, poussière ; porter, désormais, l’odeur du temps.