Fondation Manuel Rivera-Ortiz ©Bianca MontrasiBaroncia / 2024
Vidéo, 10:05, muette
Baroncia [1929-2025]
Texte en deux fragments, 2025
- Cette installation se déplace hors du village de Granaccia, et survient comme une conclusion à cette étude de l’image autour du village et de la mémoire familiale.
- Cette pièce trouve son actualité dans le registre de la rencontre : moi en tant qu'artiste filmant son père, et lui filmé tandis qu'il retrouve la grotte où se cachait son père un siècle plus tôt dans un contexte de vendetta après avoir été confronté au silence de son propre père autour de cet évènement.
- Dans cette installation, deux vidéos : la première où l’on voit mon père faisant face à la grotte où s’est caché en 1929 son propre père ; et cette grotte vue depuis le chemin qui la longe par laquelle je suis venu. Pour mon père, cette première rencontre avec cette grotte advient presque un siècle après l’histoire du récit, grâce au propriétaire du domaine de Baroncia qui, enfant, avait connu mon grand-père.
- Dans cette installation, deux textes : le premier texte transmet ce récit et le besoin de résistance étudié tout au long du projet ; puis un autre texte issu de la tradition juive, celui du Baal Shem sur le maintien du “ feu ”. Ils coexistent dans deux cadres, mais leur structure les appelle à se complémentariser par emboîtement.
- Cette proposition joue sur les registres de la rencontre, et cette résistance par l’image nous mène désormais à la transmission du récit au sein de l'espace artistique. Les deux vidéos restent muettes, sans indices, sans mouvement, si ce n'est celui du départ de mon père laissant un vide dans la transmission, une rupture malgré mon geste de réparation, une solitude.
- Car ce qui joue dans cette espace, c'est également la préservation du secret qui se porte envers moi cette fois-ci, de ces années de plomb de la politique corse des années 1990-2000 autour de la présence extrêmement importante du FLNC et de la clandestinité. Ainsi, de ce cheminement depuis une résistance à l’image devenue résistance par l’image, nous arrivons encore à la question du récit : les deux vidéoprojections restent muettes, sans indices, dans le silence, tandis que l’histoire se lit par le texte, comparé au fameux récit du Baal Shem.
- Cette installation amène une conception de l’art en tant que proposition d’expériences, ici dans la création d’un espace commun du récit intime. Cette expérience du manque et de la dissimulation converge à la fois par la grotte et le secret familial.
- C’est ainsi en jouant sur ces registres de latence, inspiré des considérations de matérialité de l'image et du sacré, que s’opère une résistance menant au récit. L'image devient alors intercession pour proposer de nouveaux modes de reconstruction du récit et de réparation du monde dans l'espace artistique, tout en limitant la création renouvelée d'objets.
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“Tous les enfants de survivants savent bien à quel point ce qui se transmet, d’une génération à l’autre, c’est d’abord et avant tout le silence.”
Georges DIDI-HUBERMAN, Blancs soucis, Série Fables du temps, 2013, 128 p.
“Un silence apparaît souvent au plus fort de la parol qui témoigne. Un silence porte souvent – supporte en silence – l’intensité même de ce qui se dit”
Georges DIDI-HUBERMAN, Blancs soucis, Série Fables du temps, 2013, 128 p.
“L’irréparable n’interdit pas la parole, il la module différemment. Il n’interdit pas les images. Il les oblige plutôt à bouger, à explorer des possibles nouveaux. Le caractère irréparable de ce qui a eu lieu n’oblige en rien à élever des monuments à l’absence et au silence. L’absence et le silence sont là, de toute façon, dans toute situation donnés. La question est de savoir ce que les présents en font, ce qu’ils fon des mots qui contiennent une expérience, des choses qui en retiennent le souvenir, des images qui la
transmettent.”
Jacques RANCIÈRE, Le travail des images – Conversations avec Andrea Soto Calderón, 2019, 96 p.
“C’est surtout chez le mourant que prend forme communicable non seulement le savoir ou la sagesse d’un homme, mais au premier chef la vie qu’il a vécue, c’est-à-dire la matière dont sont faites les histoires (der Stoff, aus dem die Geschichten werden). De même qu’au terme de son existence, il voit défiler intérieurement une série d’images (eine Folge von Bildern) – visions de sa propre personne, dans lesquelles, sans s’en rendre compte, il s’est lui-même rencontré –, ainsi, dans ses expressions et ses regards, surgit soudain l’inoubliable (das Unvergeßliche), qui confère à tou ce qui a touché cet homme l’autorité que revêt aux yeux des vivants qui l’entourent, à l’heure de la mort même le dernier des misérables. C’est cette autorité qui est à l’origine du récit.”
Walter BENJAMIN, Le conteur. Réflexions sur l’œuvre de Nicolas Leskov (1936), trad. M. de Gandillac, revue par P. Rusch, Œuvres, III,Paris, Gallimard, 2000
