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Mezzaru#1 / 2024

Voile en mousseline noir suspendu (image générative de préparation)


U mezzaru, ou mezzeru, de l'arabe مئزار mi’zar, “vêtement”, désigne le voile noir, généralement en mousseline, qui était utilisé par les femmes pour se couvrir la tête et les épaules. Il fait parti des nombreux vêtements de femme traditionnels corses de voilement : hérité d’a faldetta (jupe longue relevé sur la tête en forme de voile, d’abord d'un bleu turc puis utilisé pour le deuil), qui donnera plus tard également  u scialu (le fichu), u mandile di capu (fanchon) et a viletta (voilette). Il était souvent utilisé en signe de deuil. Mais à partir de Prosper Mérimée et sa célèbre Colomba, viendra la création d’un imaginaire de la corse porté par des “types corses” dans a cartulina (carte postale), dont les inspirations directes sont François Antoine Bonelli, dit Antoine Bellacoscia, et Colomba Carabelli, inspirant Mérimée. 

Ce tissu nous questionne de deux manière : la place de la femme  dans la culture corse par tous les rites d’accompagnement et de lamentation funèbres, par u voceru, la lamentation funèbre improvisée par les femmes devant le mort, a strappa, l'énonciation de la déchirure, et u caracolu. Des penseurs.ses de la Corse verront dans a vindetta (vengeance rituelle) la continuité d’un culte des morts, qu’atteste notamment toutes les phases rituelles et symboliques de l’attacatta (au rimbeccu (appel et rappel symboloques). La femme, à son insu ou à son appel, est donc au centre de la pensée de la vindetta : victime par le fait d’attacar a donna, le ait d’attaquer la coiffe (scuffia) ou le visage d’une femme sur la place publique qui correspond à un viol symbolique et la laisse déshonorée (sfacciatta), ce qui vaut très souvent comme une déclaration de vindetta, et porteuse de la colère du mort par u rimbeccu.

Le lien entre le voile et l’image ainsi que leur effectivité relationnelle seront particulièrement étudiés par Martin Heidegger et Marie-José Mondzain : le premier dans la pensée de l’alètheia grecque avec le dé/voilement comme effectivité ontologique de l’être, la seconde comme relation à l’infigurable dans la pensée incarnationnelle chrétienne jusqu’à l’héritage de la puissance reliquaire des images achiropoïètes sur la photographie. Et face à ce paradoxe entre hypervisibilisation imaginaire de la carte postale et le voile comme anonymisation, comment se place l’image aujourd’hui ? Guardati, si u Sole un'ti tocca, ù mio piombu ti tocchera (Prends garde à toi, que si le soleil ne touche pas, mon plomb lui te touchera) : le discours autour de la violence en Corse est bien celle de la question du regard, u sguardu, encore une fois. Faisons le lien rituel et symbolique du voilement, à la fois profane celui des femmes, sacré celui des confréries, et miliants ceux des militants du Front, et leur effectivité respective.



Mezzaru#2 / 2024
Installation, tirage transparent sur caisson lumineux, 60x70cm  


Mizar est le nom de l'étoile à présent approuvé par l’Union astronomique internationale (UAI). Il provient de l’arabe مراقّ الدبّ الأكبر Marāqq al-Dubb al-Akbar (« le Bas-ventre du Grand Ours »), qui s’inscrit dans le cadre de la représentation grecque reprise par les astronomes arabes au IXe siècle. Arriver de ce nom à Mizar résulte de la combinaison de deux phénomènes. Le premier est une explication erronée du philologue Joseph Juste Scaliger (1579) qui voit de façon curieuse dans le terme mirac utilisé par Gérard de Crémone pour décrire la situation de cette étoile, l’arabe مئزار mi’zar, « vêtement », ce qui est repris comme un autre nom de ε UMa, à côté deMirach dans l’Uranometria de Johann Bayer (1603). Le second est le déplacement injustifié de ce nom vers ζ UMa par Johann Elert Bode dans son Uranographia (1801). C’est après lui que ce nom pour ζ UMa passe dans les catalogues du XIXe siècle et, relevé par Richard Hinckley Allen17, il finit par s’imposer au détriment des autres formes.

Pensons alors, encore dans la pensée magique, que le rituel pour enlever l’ochju se fait lors de la veillée de Noël, au solstice, mais entrer dans le monde magique n’est pas sans risque : le ou la candidat.e mourra avant son initiateur.ice s'il ou elle manque de fatigue ou est assoiffé.e : nè settu nè sonnu (ni soif ni sommeil). Roccu Multedo nous fait le récit d'un homme disant qu'il fallait pouvoir compter les étoiles : “on doit, avant la récitation (de la prière contre le mauvais œil) compter treize étoile en commençant par la Grande Ourse. De toute façon, à Paris, on ne voit jamais les étoiles ” (Angelo Rinaldi).

Cette réciprocité constellatoire des yeux qui se forment dans l’assiette et des étoiles dans la nuit nous questionne quant à la puissance du regard dans la pensée magique corse. Dans cette image de Mizar, le spectateur fait face directement à ces “trous” dans le tirage faisant parvenir directement la  lumière provenant de la torche, questionnant les propres conditions d’activation de son regard, sa propre puissance.


Mark


PER CORPO RIBELLE LASCIAI IL MIO DIO OR PIANGI CUOR MIO LA TUA CECITÀ.