Granaccia [Aprosôpon] / 2024
Tirage photographique, 190 x 234 cm
Tirages jet d’encre encadrés, 24 x 30 cm
- Arrivant enfin à taille humaine, ce tirage de très grand format à échelle 1:1 opère également une dissimulation. Cette fois, il s'agit directement d'un visage par una pala, un outil traditionnel autrefois indispensable, destiné à la pratique d’a tribierra : le battage du blé au sein de l’aghja, l'aire où se bat le blé.
- Comme tant d’outils désormais transformés en objets de décoration nostalgisant ou répudiant un temps passé, ces instruments restent témoins de pratiques passées que l’on raconte encore, pratiquées aujourd'hui seulement par pédagogie ou nostalgie. Pourtant, conservés dans les garages ou à même les terrains où ils étaient utilisés, ils conservent une valeur sacré, leur valant une nouvelle exposition, leur puissance restant opérante.
- Que ce soient i tribbii (les lourdes pierres ovales destinées au dépiquage et souvent signée d’une croix) ou i copii (jougs en bois qu’il est interdit de brûler sous peine de mourir de souffrances atroces), ils documentent de tant de gestes et de récits perdus, mais aussi d’une pratique du territoire contenus en leur sein. Si à ces objets étaient attribués une valeur sacrée, en plus de leur valeur et importance matérielle évidemment, c'était par la symbolique chrétienne : celle de la confection du pain de blé, pain valant comme corps du Christ selon le principe eucharistique. Et enfin, cette lampe qui guide dans la nuit, outil nécessaire des soigneurs.euses qui vous guérissent du mal. Aujourd'hui, ce objets deviennent réceptacles de récits : ils sont images
- Plus proche de la tradition expressive et créatrice, l’aghja, l'aire circulaire où se déroulait le battage délimitée par une clôture de pierre, était elle-même un espace d’une importance capitale. Elle était un espace central tant dans la confection du pain sous la chaleur du zénith de l’été que dans l’expression chantée performée durant le labeur. Enfin, l’aghja est également le lieu des batailles mazzeriques (i mandrachi, combats rêvés de chamanes corses) qui se dérouleraient en leur sein le 31 juillet, reprenant la circularité spatiale des différents cultes des morts mégalithiques qui ont traversé l'île.
- Ainsi chargé de cette triple valeur matérielle, mémorielle et magique, dans ce triptyque l'outil – l'organon grec – est érigé en prenant une puissance reliquaire nouvelle. Non plus organe, il devient un visage — prosôpon — privant de l'image celui qu'il couvre, concentrant et réclamant le regard.
“Le Dieu de l’économie se distribue, se dépense, se fait connaître. Devenu visible, il se déclare avec un visage — prosôpon —, terme par lequel on désigne justement les personnes de la sainte Trinité. C’est l’économie hypostatique de la divinité.”
Marie-José MONDZAIN, Image, icône, économie : Les sources byzantines de l’imaginaire contemporain, Seuil, 1996, 279 p.
“Être un spectre, ou devenir sa victime (c'est-à-dire un spectre en puissance), c’est être sans visage, ou du moins constater son lent effacement. […] La perte du visage est inhérente à la perte de ce qui constitue l’humanité. L’humain n’est plus qu’un corps soumis à une fonction. Il ne possède plus une identité, mais est réifié et est tendu vers réalisation précise et répétitive. Il est réduit à une matière”
Jean-Baptiste CAROBOLANTE, L’image spectrale : Allégorie du cinéma de spectre, Mix., 2023, 344 p.
