Pala [Aprosôpon] / 2024
Tirage photographique, 190 x 234 cm
Tirages jet d’encre encadrés, 24 x 30 cm
Dans ce tirage de très grand format s’opère une dissimulation du visage de Léna B. — elle-même artiste et photographe — par una pala, un outil autrefois indispensable destiné à la pratique d’a tribierra (le battage du blé au sein de l’aghja) et désormais conservé comme tant d’outils en objets de décoration, témoins de pratiques passées que l’on raconte encore mais pratiquées désormais que par pédagogie ou nostalgie. Laissés dans les garages ou à même les terrains, ces outils, proches du sacré dans certaines régions, sont abandonnés, que ce soient i tribbii (pierre destinée au dépiquage, souvent signée d’une croix) ou i copii (joug en bois qu’il est interdit de brûler sous peine de mourrir de souffrances atroces), documentant de tant de gestes perdus et d’une pratique du territoire contenus en leur sein.
À ces objets (tribbii, coppii, pali) étaient attribués une valeur sacrée par leur importance symbolique dans le christiannisme : celle de la confection du pain de blé valant comme corps du Christ. L’aghja, ce cercle de pierre où se déroulait le battage, était elle-même un espace d’une importance capitale, tant dans l’expression chantée que la confection du pain sous la chaleur du zénith de l’été, mais aussi les batailles mazzeriques (i mandrachi). L’outil ainsi érigé reprend une nouvelle valeur, quasi-reliquaire : il devient un visage (prosôpon) en se substituant au visage de celle qui l’expose, en la privant de regard.
Ce tirage de grand format est entouré de part et d’autre de ces deux tirages de petits formats encadrés : a coppia et a lampera.
Pala : pelle à grain avec laquelle on jette les brins en l’air pour que le vent emporte les fétus et les enveloppes (e pùle) hors de l’arghja (aire de battage). C’est a spulera (vannage).
“Le Dieu de l’économie se distribue, se dépense, se fait connaître. Devenu visible, il se déclare avec un visage — prosôpon —, terme par lequel on désigne justement les personnes de la sainte Trinité. C’est l’économie hypostatique de la divinité.”
Marie-José MONDZAIN, Image, icône, économie : Les sources byzantines de l’imaginaire contemporain, Seuil, 1996, 279 p.
“Être un spectre, ou devenir sa victime (c'est-à-dire un spectre en puissance), c’est être sans visage, ou du moins constater son lent effacement. […] La perte du visage est inhérente à la perte de ce qui constitue l’humanité. L’humain n’est plus qu’un corps soumis à une fonction. Il ne possède plus une identité, mais est réifié et est tendu vers réalisation précise et répétitive. Il est réduit à une matière”
Jean-Baptiste CAROBOLANTE, L’image spectrale : Allégorie du cinéma de spectre, Mix., 2023, 344 p.
