TUMËTTA




Da sott’à Sartè, in un poghju. Le défrichage a commencé, et le reste, le gros œuvre, viendra dans quelques semaines. D’ici le mois prochain, tout sera tombé. Sur une pente terrassée, terre de vigne, un bâtiment qui fait cuve, la trappe ouverte comme une plaie béante. Et à peine visible, dans la façade côté mer, u scoddu, l’originel, systématique. Au pied de la bâtisse, côté ville, un pressoir forgé à même le granite ovale au sol, énorme. Des roches gravées dans la peine, la tourmente de la terre, les gestes qui les ont érodées dans des mouvements incessamment répétés. A straziera, a vera. Alors, depuis ces blocs, depuis l’intention initiale minéralisée en négatif, aller à la recherche des corps manquants qui l’ont habitée.

Tu vois, c’est l’efficacité totale, une économie du plus simple, construit avec un matériau au plus proche de nous. Et regarde, l’enduit, comme il est magnifique, il n’a presque pas bougé, on va le prendre en photo. En vérité, il faut beaucoup d’expérience pour apprendre à faire simple. Viens-là, je te montre. Pour les mesures, tu faisais comme ça, avec la main. Un palmu, dui palmi, trè palmi…. Tout se fait avec le corps, tu vois, u pollice, u bracciu, … l’instrument premier. À force de faire des relevés, je connais ces chiffres avant même de prendre mes mesures. Je sais que je vais les retrouver.

Et alors vient l’image. Je suis le mouvement, le corps projeté, je le reproduis. Une mesure organique, à portée, une surface de réception, écrasée entre la perte et le désir de trouver, placée dans cet entre-monde du renaissant, un contact des visibilités. Rester immobile, en exposition, pour capter leur mouvance. Un état de rencontre dans l’espoir de l’Incarnation. Et de là, l’image ; elle devient une extension, pas seulement du monde, mais du corps, un prolongement dermatique, à la fois du disparu et de l’opérant. Une communion, l’Imaginable et l’Invisible, à l’image des corps. Celui qui passe, celui qui reste. Recevoir le corps latent, c’est prendre sa forme comme un moule, Lui-même vidé. L’expérience de la métamorphose, de la coexistence, que l’Absent trouve son aboutissement dans la chair qui le reçoit, un don du soi. Et dans l’image, dans l’expiration, l’absorption restituée : qui me voit a vu Son corps. Enfin, la rupture, un éternel enfantement, une éternelle inquiétude, l’abandon recommencé. Et alors, à moi de dire : tu vois, c’est ça l’efficacité, un contact direct, sans parasites ni pertes, entre ce corps et moi.

Face au lait, Salomon ignorant. Alors la Sybille, à la demande des mots, répond par le geste, donne à son frère la technique. Désormais du lait, tu feras le fromage, du petit lait u brocciu, d’a ciaba la cire. Si dici chì si cuddia u brocciu, come a tenidora si cuddia a criatura, è chì u brocciu fiuria. Les mêmes gestes que pour les images, un rituel répété et transmis pour qu’il soit de nouveau répété, et enfin, signé. L’[imago], le masque de cire sur le visage du défunt, rangée dans l'atrium, reliés entre eux par les inscriptions [tituli]. Mais le secret est perdu, la cire n’aboutit pas, et l'atrium reste vide. Sans masques, sans ancêtres, nous sommes devenus esclaves [servus]. Et si de cette cire du petit lait — de cette cire de l’interdit, contre la technique, contre l’accumulation, l’inceste adelphique et l’immortalité brisée — revenaient les corps ? On a consommé l’image comme une hostie amer, et chaque image est une dernière cène jamais repue, jamais digérée. Ce reste d’on ne sait que faire, cette cendre organique et stérile, le dernier sérum, qui coule sur la terre et se dérobe. Le manque de l’image dans un cierge à la formation déliquescente. C’est la trace impossible, l’être absent, le geste manquant, le linge vierge à la sixième station. L’original, à chaque fois plus loin, devient étranger, un esse cirottu.

A ciaba  devant moi, la substance mythologique de l'[imago] salutaire, le secret gardé de la Véronique, l’impossibilité de la Résurrection. Alors, dans notre malédiction, dans la peur de l’oubli, une frénésie écholalique, la reproduction inassouvissable, et voire l’original s’éloigner faire son chemin de croix. Induve hè a sbucciata ?

Je pense aux boti de la Santa Annunziata, cette confrérie de cire disparue auprès de l’Annonciation miraculeuse. Un champ de tumëtta, dans une cave, comme une maturation vers l’Éternel. I boti, les vœux, ces vœux fondateurs reposant sur le poids, pieu et politique, la foi. Le poids, c'est le contrat économico-capitaliste, comme une monnaie frappée, la cire devient la substance [ousia] de la foi qui fait crédit [pistis]. Et le poids de l’image couchée sur un papier pèse sur l’épaule rouge de l’humanité pénitente, portée par la Rédemption, celle de la disparition de cette cire miraculeuse. L’image lancée comme un vœu, une prière, un gage, une annonciation contre le silence, la parole et le visage dérobé, comme cierge érigé sur l’autel de la mémoire survivante.

L'image est à la fois espérance et impératif, elle témoigne autant de notre foi que de notre angoisse face à la disparition : on donne son image à crédit, une avance de son corps qui restera sur place une fois l'échange fait, une fois la mort advenue. Et privés de la cire de notre résurrection, c'est l'image qui devient la substance des choses espérées ; elle est notre indulgence, notre monnaie d'échange, au poids équivalent. Et de ce seuil de cire, il ne nous reste que le négatif, entre nous et l'image, dont il faut nous charger et charger encore. Ce n'est pour rien que Debord nous disait que le capitaliste n'est qu'une immense accumulation d'image, et nous voilà face à ces avances devenus résidus. Un retour de la théorie des spectres Balzacienne. Car de l’angoisse, de l’absence et de la résurrection impossible, l’image ne reste que tentative de Consolation, une prière. Aveugle, viaghjemu muru muru. Et alors, voilà qu’elle qui nous regarde, dans notre perte l’image fait face, culpabilisante. Et de cire, le cierge donné par la squadra d’Arozza au vivant, comme l’image, se meut, opère, et nous engloutit ; nous, nus.