CHÌ TÙ FERMI STAMPATA

Projet de recherche-création questionnant les rapports entre image et insularité à travers le cas de la Corse et l’histoire de l’art. Commencé en 2021, il se compose en apophtegmes.

Le livre Apophtegmes réunit les textes, Révocations ce qui resurgit, et le Parergon le carnet de notes (avec les intentions, les citations et le lexique), les annexes l’index des concepts et la bibliographie. 

Dernière actualisation
18 Mai 2024







CHÌ TÙ FERMI À U LOCU




En 1941, Pier Paolo Pasolini envoyait une lettre à son ami Franco dans laquelle il lui raconte l’apparition des lucciole dans une nuit sans lune à Bologne, lui évoquant certaines présences féminines dans l’ombre, l’amitié et l’amour, mais aussi, et bien plus, un appel, une irradiation des corps, des désirs et des joies, une lueur d’innocence durant des temps si troubles. Il déplorera leur disparition trente ans plus tard, comme métaphore des cultures populaires submergées par les lumières du néo-fascisme qui ne permettent plus de voir les signes qui nous sont adressés depuis l’obscurité. Un nuage venu de l’Est devait s’arrêter à la frontière sans aucune pastille d’iode à distribuer, ni arrachages ni abattages. Une personne alors en charge de la propreté du Rizzanesi raconte qu’il fallait voir cette nuit-là le fleuve scintiller, comme si des milliers de lucioles nageaient à l’intérieur, un émerveillement face à cette lumière qui causerait cancers et autres pathologies thyroïdiennes. Un champ de lucioles brillait aux lueurs des morts à venir. Le granite rejette en continu du radon-222, un gaz radioactif qu’aucune lumière ne signale, un souffle mortel insensible et pourtant effectif.

Le granite compose nos montagnes et nos maisons, embaumé par nos mythes et nos coutumes ; ce granite qui intègre notre être et contamine nos corps. Et si nous pouvions sentir son expiration, son haleine aux relans des oublis de l’histoire, la déposer sur un fragment de monde pour enfin les voir briller. De ces sources qui passent sous notre ferme scintillent des paillettes d’or qui s’amoncellent sur les parois des réservoirs, sans quoi elles seraient impossibles à distinguer. Mais il arrive que dans nos mains mouillées vienne nous surprendre une lueur indéfinie, trop petite pour en saisir les formes, avant de continuer son chemin vers les couches de la terre. Une redistribution à chaque fois réitérée, le geste qu’elles arrêtent, celui qu’elles provoquent, un arrêt dans le flux de ces sources, une suspension du regard. Un mythe populaire explique la silhouette d’une femme à cheval que l’on peut voir se former sur une montagne près de Vicu, a Spusàta. Une ghjastema aurait été prononcée par une mère désabusée par sa fille, Maria Ambiegna, ses cheveux enocre ramassés et enroulés autour de la nuque.

Le jour des ses noces, dame de Cinarca, Maria dépouilla sa mère jusqu’au racloir à pétrin, qui ne pouvait alors plus faire le pain. Fille au cœur de pierre, chì tù fermi secca ou chì tù fermi à u locu selon les versions, une pétrification comme punition que l’on retrouve au bord du Rizzanesi avec ces deux menhirs décris par Mérimée, punis cette fois par u Signori lui-même en réponse à leur serment brisé. Cette légende existe aussi dans le village à côté du mien, Foci di Bilzesi, mais je ne sais où l’épouse. Des pétrifiés, il y en a tant, des filles, par leurs mères, au moment d’être femmes. Le rocher et la Gorgone, au nom du pétrin, du bois mort, de la lessive, de la farine. Le pain était affaire de femme, il se transmet, comme la prière. La transmission ne peut aller avec la honte des siens. Tu n’es pas Niobé dans le roc, vos voiles forment nos cascades, et brillent. Alors que nos coutumes et mythes s’effritent, demeurent ces formes granitiques porteuses de notre imaginaire, détentrices d’une valeur mémorielle, un support à la parole et à la raison, documentaire dans un sens. Le lychen les recouvre.

Alors regardons ces d’objets silencieux comme des morts toujours en vie, un tissu fait de clématite, devenir les supports passés de notre regard, pour interroger l’image qu’ils convoquent dans cet espace insulaire ; et face ces figures, face à l’oublie, dans un geste, une éclaircie. Des images logées dans la roche  pour qu’elles  se fassent, une gestation minérale, pour qu’elles brillent, encore. Pensons à cette ghjastema, une cristallisation nous renvoyant autant à la pétrification, qu’à cette surface argentée qui se forme sur le film. Un assèchement du réel sans aucun mouvement ni son, comme la main de Salomé incrédule, une réponse à cette expiration de réalité que nous voyons défiler, une image comme un appel, un communication en chjam’è rispondi, une transsubstantation, tantôt rèche tantôt scintillante de la mémoire et des corps, des gestes et de la parole. Une autre version : chì tù fermi stampata. Désormais, tu seras image, ma fille, dévoilée, et ton visage apparaîtra à toutes.


SI PESA U SCIROCCU




U Sciroccu est un vent chaud du Sud et Sud-Ouest provoquant un dépôt de particules poussiéreuses, limons et argiles aux couleurs jaune rosé venues du Maghreb. Un vent du recouvrement, qui embaume les formes et les corps, saisis dans leur immobilité. Un vent qui laisse sa trace, une pellicule que l’on peut toucher pour écrire ou dessiner sur la surface lisse d’un capot de voiture ; ou alors la souffler, participer aux derniers élans de son déplacement. Ce vent comme un transfert de particules de lieu en lieu, le fantôme d’un climat venu d’ailleurs, d’un autre temps, d’un autre lieu. Ce vent qui vous frôle douloureusement le visage, qui allume le feu dans la nuit, générant de nouvelles particules cette fois de couleur cendrée. Ce vent qui noirci nos muqueuses, nos mouchoirs et agite nos nuits sur des draps bientôt trempés. Ce vent qui efface les ombres, les formes, mais permet, orgueilleusement, un regard droit vers le Soleil. Chaque surface est brûlante, intouchable. Alors, comment capter ce qui constituerait une immatérialité, la nôtre, endémique, forgée par un principe insulaire, notre spiritualité, nos croyances, nos mythes et nos langages, les regards, les voix, et l’intonation qu’on leur prête, cette violence séculaire, si ce n’est en prélevant la couverture poussiéreuse qui forme les contours de ces signes latents.

U Sciroccu a tracé le chemin qui dispersera au siècle dernier nos anciens, prenant la direction de Marseille, Nice, Toulon à la recherche d’un avenir loin du travail paysan, servir l’administration d’une nation coloniale, garnir les lignes de front et les bagnes, chjamati à u macellu pour une cause qui leur était inconnue. Et ils sont revenus dans le silence retrouver une vie de labeur tandis que les corps abritaient les blessures invisibles conséquences des armes au chlore et de la grippe mortelle venue d’Amérique. Le râle de leur souffle, l’épuisement de leurs voix, avant l’effondrement. Ce silence, nous n’avons pu que l’interpréter, le voir se déposer au sol en une membrane opaque, insaisissable, que nous n’osions toucher par peur de la déformer, hantés d’une réalité indésirable, alors nous l’avons repoussée. Comment prélever ces dépôts, pourrions-nous y entendre les voix et souvenirs de l’au-delà de la mer, ces récits que ne nous n’avons jamais su écouter, forgées dans la chaleur aride du Maghreb, et pourtant si familières : y sommes-nous à portée ? En famille, on parle des retombées des Gerboises colorées et autres essais sahariens de bombes A qui nous parviennent depuis Reggane. Nous respirons les germes de conflits passés, ces réminiscences particulaires, par intromission, que nous ingérons pour intégrer la cyclicité du temps et se confronter à sa propre répétition.

U Sciroccu fait revêtir à ochjata son double sens, à la fois éclaircie et coup d’œil : c’est quand vient ce vent que le soleil se recouvre d’un voile diaphane, c’hè solionu, une chaleur sans nuage dont l’air dense et trouble provoque des difficultés respiratoires, une affaire de souffle, de pneuma. Car ce vent est affaire de la respiration, du corps, du regard, que l’on voile, de l’exhalation ignée. Tant de regards qui errent et ne savent plus où se fixer. Alors, loin du feu mais toujours proche, je regarde alors pierre polie qui brille depuis la cheminée, et qui me regarde à son tour de mille œils différents, plongés dans l’obscurité, d’un éclat rayonnant qui transperce le corps. Sta petra uchjata, au nom des orbites qui se dessinent depuis cette surface noire, son gisement de Campulaghju qui porte le nom de Sainte, celle protectrice des yeux au nom de lumière, a Lucia di Tallà. Cette pierre synaugique qui nous regarde  depuis le monument aux morts de la place du village, comme si elle était encore en poste, à l’affût, ou depuis le palais des Médicis. Face à elle, le sentiment d’être figé, obscurcit, dans l’écoulement, devenir à notre tour image, leur pupille mouvante, comme l’huile dans l’assiette de la signadora.

Quelle mesure donner aux mouvements de notre vie face aux millions, peut-être milliards, d’années de ces yeux pers qui ne se fermeront jamais, de cette assemblée d’anonymes pétrifiés qui se cachent, leur regard ne vacille jamais, comme une gorgone ou un basilic. Il est droit, fixe, implacable, il nous charge de la culpabilité de leur disparition en même temps leur sortie de la terre, leur pupille brûlée dans une lumière qu’ils avaient oubliés. Ces êtres inachevés, encore informes, ils sont peut-être eux-mêmes envieux, jaloux de mon corps. Qui voit, qui regarde ? Alors je fais face, encore, dans la réciprocité du regard, dans ce système stigmatique, œil pour œil, dans ce champ de l’optique qui dépasse les frontières de l’être rationnel. Comme face au loup, je reste muet ; j’intègre cette parcelle infinie de temps, je m’y insère pour n’occuper que la place que l’on m’y accorde : un rien, proche du zéro sans jamais l’atteindre, un moment figé, avant de devenir à mon tour, comme le dépôt de lumière sur la gélatine du film, incontestablement, poussière ; porter, désormais, l’odeur du temps.



BON ANIMA




La mort se fomente et fermente depuis les tables de nos familles ; l’effacement s’énonce dans le silence et se lance dans l’interdit. On ne prononçait pas le nom de l’ennemi, ça serait lui donner de la force ; il suffisait de dire l’altri, les autres, tout le monde comprenait. Éliminer du vivant, dès le nom, ces êtres dont la disparition s’anticipait dans l’usage des mots, à la plus petite unité, le sort bien connu de nos récits. Tant de noms que nous avons bannis de nos repas dans le même temps où nous les bannissions de nos mémoires. Nous nous en sommes lavés dans le silence : une main lavait l’autre et les deux mains  le visage. Pourtant, mon père le répétait souvent, ce sont toujours les innocents qui paient chez nous, et il citait leurs noms, ceux que l’on avait pas oubliés, ni occultés. Des noms que l’on retrouve sur les murs de nos villes, parfois leurs simples initiales sur des structures électriques aux bords des routes, ponts, barrières et panneaux, ou à même la roche. Tant de martyrs pour tant de causes. Alors je me demandais si l’innocence se payait, peut-être au prix le plus fort, a malamorti, tragique, injuste. La mort a sa propre valeur qui nous échappe, s’empare de nos paroles et charge nos êtres de leur nouvelle condition. Bon anima.

Les morts ne parlent pas, ils jouissent du silence absolu, ils sont magnifiques, ils s’exposent, annant’a tola. Alors nous prenons la parole pour eux, systématiquement, par procuration. Tant de noms, tant de signes errants, d’images ou de prières sur lequel nous les disséminons, jamais ils ne s’accrochent. La procession nocturne précédant la mort physique, les linges blancs et le bruit du tamburinu ou du tamis, vinuta da culandi. Ces corps, nous les amenons sur cette selle, maintenus au pommeau par bâton et vêtus d’un linge mouillé, dans un chancellement que prend déjà sa traversée. Et ces corps, nous avons les déposés dans le seuil de nos frontières pour ne pas les perdre, aux interstices de nos îles. Un archipel par superposition dont les corps s’écorchent sur les chemins et se déposent, latents, comme tant de signes sur le sol, comme l’obsidienne que je ramasse, pierre d’un gisement étranger, d’une communauté lointaine, u sonu di i griuli. Nous avons eu peur si longtemps, nous les avons nourris, abreuvés, et nous avons fait la messe.

Mais aujourd’hui, nous hantons nos morts à la recherche d’une brèche où s’insérerait nos voix, nous suivons des passages à tâtons, dans l’odeur de l’encens, in u sonu di u murtoriu, dans le goût d’un pain aux raisins, dans un sifflement lancé dans la nuit, è cusì si chjama a morta, a Pediniella. Nous attendons qu’ils nous reviennent, les guidés par la lumière des bougies. Alors nous rêvons pour les entendre, ils conseillent, ils demandent, mais il ne faut rien donner en rêve, sinon c’est l’âme que l’on offre. Ces sillons que tracent nos passeurs, ceux que l’on reconnait à leur regard et aux chiens qui l’accompagnent, un regard qui vous traverse et dépasse les frontières des corps où les plans se superposent mais jamais ne se confondent. Ce regard que j’imite en espérant atteindre les strates de ce monde, déchiffrer ces images-plans en superpositions comme le visage sur l’animal chassé en rêve. è st’imbuscata quandu l’ombra si piata di meziornu, il ne suffira plus d’une photographie pour s’en décharger. Je te fais les cornes, et que chacun reste à sa place.

Alors, comme tant de fois dans l’errance, je fais face à la diorite,  cette pierre des Mânes qui ouvre le monde aux regards qui nous traverse, cette pierre noire du deuil que l'on y appose. À qui appartiennent ces yeux si ce n’est à ceux qui n’ont plus de corps, ces yeux perdus dans l’obscurité profonde de l’arca scellée, que reste-il si ce n’est ce regard qui observe le monde à la recherche d’une ultime étreinte. Une confrérie de morts condensés comme le dernier peuple troglodyte dans un bloc de diorite, un peuple de voyants refusant de boire les eaux du Léthé ; et nous, vivants dans une île de morts. Scambiu ! Aujourd’hui encore, quand je traverse un pont de nuit, je ne peux m’empêcher d’avertir de mon passage. Trois cailloux pour faire barrage et ne pas être emporté dans ce flux mortel. Et si par une nuit sans lumière tu croises quelqu’un, ne le salue pas, avance dans un silence, anonyme, sans te retourner, évite les ponts, et refuse les cierges. Ainsi puisses-tu continuer ton chemin, par-delà l’érèbe, a vadina, è fora ogni mali. DIS MANIBVS



PUNTA DI U PARADISU




Punta di u Paradisu La porte s’est ouverte durant la pause longue. Sur l’image elle n’apparaît pas, elle disparaît dans un élan, celui de son propre mouvement, errant dans cette interstice de l’histoire où l’on n’accepte et ne regarde que la propre fixité des choses avant de les relancer dans le réel. Comme un Christ ressuscité. L’image-porte devient fantôme d’un monde pourtant bien ancré, palpable, incontestable ; elle se charge du poids de la disparition des éléments qui s’étouffent dans un grincement métallique. Et l’étendue du temps interdit l’instant, comme deux chemins différents. La ligne qui traverse le cercle d’une granitula perpétuelle, un temps messianique face à sa résistance linéaire. Il ne restera de cette porte de paradis que son évocation, qui subira l’érosion de la mémoire. Et à côté, cette aria dont rien ne suggère la présence, une ruine invisible qui ne trouve son exposition que dans le mouvement. Parfois le simple geste de la main qui déclenche le récit, tanti raconti d’un tempi fà, tribbiera o bracciuta. Parfois la brise qui agite un champ d’asphodèle, un vent qui la ramène à ses conditions géographiques, qui porte les voix et les gestes désormais disparus.

Combien de fois avons-nous perdus de vue les frontières circulaires de ce lieu de concentration des hommes et des chants, combien de pierres ont réintégrées la terre dans leur plus simple minéralité.
Je pense au sol du Cuscionu où nous transhumions, qui agglomère dans sa terre spongieuse les formes des murailles désormais ensevelies, comme le corps cicatrise de la plaie suturée, par dessus les points : une incorporation qui ne tolère les frontières. Et tant de ruines échouées dans le derme du temps, et tant de trous formés par des pozzi béantes, comme tant de manquements d’images tandis qu'est relevé u tribbiu sur les colonnes pour orner l’entrée des villas.
Fighjula, tu vois comme ils crucifient notre misère. De nos mains, dans le bruissement du papier et du plastique, nous arpentons l’archive familiale. Et les dernières personnes à les avoir connues, et les dernières personnes pour les reconnaître ; et les visages qui sont sans noms, et les corps qui n’hantent désormais plus personne, ils ne seront jamais spectres. Puis vient le moment de s’en séparer. À qui les brûle, à qui les jète, à qui les place sur une table de vide-grenier pour nourrir miettes de réalité ces êtres affamés de souvenirs et de visages qui ne leur reviennent pas. Les tragulini mnémosynes, les nouveaux charon.

Leur nom ne prenait pas de place, il s’évoque et convoque sans montrer, il tient dans le voix et se souffle de proche en proche. Alors ces boîtes qui contiennent nos négatifs, nos images, marquent le seuil deviennent l’estran de notre imaginaire où l’écume est sans cesse renouvelée, le sable sans cesse battue, de ces êtres ectopié. Au bord de l’arca, les mourants poussent au fond de la fosse les morts qui attendaient leur sort, et prennent leur place avant d’être eux-même poussés. C’est ainsi qu’on parle des pestes et des grippes. Le corps, la pierre, la chute, le bruit qui l’accompagne, celui de la fissure, puis la fracture, il passe l’ouverture et trouve sa résonnance dans le réel. Et alors, ces photographies qui n’existent pas, ces visages que nous croyions oubliés ou perdus, ces ruines disparues, elles ne peuvent nous revenir que par la voix, comme une première image, dans l’articulation d’un timbre qui décide du temps de sa propre énonciation, de sa propre émanation, surgissante. Et ces trous de la terre amplifient l’acoustique de ces réminiscences que nous entendons comme si proches de nous et que nous porterons désormais. D : Induve sò e finzione oramai ? R : E finzione ? Sò quì !

Et l’image photographique, comme tant de pierres en ruine, se ressent dans la douleur d’un manque à venir, dans la défaite de l’homme vivant sur les cimetières de la mémoire glorieuse, des odyssées Grecques aux luttes érigées comme un saint sacrement, dans le jeu éternel de l’incarnation d’une mythologie passée, imagée dans ces deux Giganti Marini. Mais par la rencontre du présent et de la mémoire, par ces confrontations du temps, pouvons-nous y retrouver ces récits qui font le tour de la table dans une boucle sans fin, cette table qui accueille vie, mort et résurrection. Et si cette longue exposition n’attestait finalement que du champ de mouvements de cette ruine le temps d’une rencontre, alors la porte doit exister que par son évocation. Le réel est couvé par le regard, comme l’œuf de l’araignée, en attente son éclosion. Et nous restons coincés, ce cycle de disparition / engendrement que nous portons comme une malédiction, comme s’il fallait sans cesse reconstruire au dessus de la pierre d’angle.
Que s’effondre le Temple et ne reste que la pierre première.



SANTU PETRU MUTU




De la Montagne paraît-il, certaines voix s’élèvent, elles résonnent par contact et nous parviennent. Ces mêmes voix que nous expirons à travers une infinité de timbres, que nous trouons d’une respiration portant les mots et intonnations de notre mémoire, le poids de notre souffle. Et pourtant, si, comme nous, il Lui arrivait, parfois, de rester muette. U San Petru, un saint que je vois depuis chez moi, du village de Granaccia, du moins un versant. Et aujourd’hui, après avoir traversé villages et hameaux aux noms canonisés et un recueillement à la croix de Sant’Ustagiu, lorsque je L’arpente, je lis au sol ces textes sur des plaques en métal gaufrées. Ces plaques, elles évoquent les restes de la structure de l’avion éparpillée sur près d’un kilomètre, rassemblée en un amas de ferrailles incohérent, de pièces méconnaissables. Ces plaques nous indiquent le chemin, comme sur le sol de Sartè que suit le cortège du pénitent et tant de fidèles au rythme du Perdone mio Dio, au son de la chaîne.  Ce qu’il nous reste, une boîte noire, abîmée, bégayante, des trous entre deux langues — et même un peu plus, par courtoisie —, quatre secondes de sifflement sur la fréquence   Et puis plus rien.

Ils sont venus mourir dans le silence, et l’ont annoncé par leur voix qui ne nous parvenait plus, par l’attente du contrôleur ajaccien qui leur indiquait la procédure, Ils l’ont  annoncée par leur silence. La promesse échouée du paradis confrontée à l’échec du récit.  Aujourd’hui, que reste-t-il de ce silence ? Cette aile toujours en place, brisée, personne ne l’a enlevée. Comme un corps étranger désormais greffée sur la Montagne, et à la fois archive et structure commémorative, réinvitant le silence plus que n’importe quelle stèle, plus que n’importe quelle prière. Le silence du recueillement qui nous confronte au corps défunt, u silenziu di u spirdu. Depuis la Montagne, rien n’a résonné, l’impact recouvert par le grondement des vents rabattants. Et même ce chant qui n’existe pas, divin ou humain, ce chant où l’on raconterait leur amour à leur terre, à leur famille, ce trajet fatal et l’accueil de la mort, u sorte. Face à quoi sommes-nous restés muets : face à la violence, comme la boîte noire, face à l’inconnu, ou face au besoin de silence ? Ils sont venus mourir, rien de plus. Ces personnes sans attaches, sans famille sur place, d’un pays qui n’existe plus aujourd’hui, d’une langue que l’on ne comprend pas ici, pour un aller-retour dans la journée.

Ils sont juste venus mourir sur notre Montagne : que raconter de ces visages anonymes ? Er Kyrie Eleison, pourquoi est-ce que je ne l’entends pas depuis son sommet, tous ces passagers, tous ces christs abandonnés même du Créateur ? Car aucun dysfonctionnement ni de faute humaine grave, pas de tempête ni d’incendie, pas de secrets défense ni dissimulations comme pour la Caravelle. Cet accident n’est qu’affaire de signes, de langage, un problème de phraséologie, d’écart aux termes du document OACI selon le rapport. Les mots radial, inbound, outbond seront désormais à bannir. Aucune ambiguïté ne sera permise désormais. La composante même du langage, son amphibologie, radiée de l’ordre des aviateurs.  Car ces espaces interstitiels, de complicité, de mémoire, ces moment où le sens bégaie, où l’image s’insère, ne peuvent porter la vie de ceux de passage.  Aujourd’hui, nous faisons tous pénitence dans le silence, dans ces trous entre les mots, dans cette respiration saccadée. Parce que tant d’images occupent ces sept secondes entre les deux chocs, ces sept secondes de chaos le plus total. Mà chì scumpientu. Et de cette Montagne, aujourd’hui, je n’y vois qu’une île dans ma terre, intacte, si ce n’est ce rocher qui portera un temps les stigmates de ce drame, avant de s’en dépouiller, comme nous.